
Pendant longtemps, toujours sans doute, l’art a servi à quelque chose. Ou plutôt l’homme a fait que l’art le serve pour l’essentiel de sa vie, le sexe, la survie, la chasse, l’abri, l’aventure, la connaissance de l’univers, les hiérarchies sociales, l’organisation de la cité, le bon usage des saisons, l’agriculture, l’élevage, l’artisanat, le divin, etc. L’art a eu des nécessités, simultanément pratiques et spirituelles. Il a élargi la connaissance et dans un système différent, celui de la sensibilité. C’est-à-dire de l’Incommensurable.
Aujourd’hui qu’attendons-nous de l’art ? L’industrie, répétitive, a fait que l’art, producteur d’uniques, a perdu beaucoup de son champ opératoire.
Devenu peu utile, l’art n’aurait-il même plus valeur de légende, de support de croyance spirituelle ?
Dépouillé de toute mémoire historique commune, inaccessible hors du domaine des formes, l’art se réduirait-il à un dialogue entre l’artiste et celui qui regarde son œuvre, les deux comparses ne pouvant que se deviner l’un, l’autre ? Qu’échangent-ils de plus que des souvenirs de sensations, rythmiques, colorées, innommées, puisque l’échange est celui de sensibilités, donc imprécises, à l’écart des chiffres et des lettres. Ils sont dans le bonheur d’accéder à un domaine où la mesure, l’échelle sont enfin devenues inséparables de l’infini.
Désormais, l’art ne répond guère à celui qui lui pose l’interrogation de Paul Gauguin « D’où venons-nous, que sommes –nous, où allons-nous ? » Il laisse l’être humain face à un vide sans passé commun à découvrir où il pourrait prendre appui sur une expérience et en nourrir sa différence. Car la règle du commerce et de la publicité contaminant l’art, veut que rien ne soit valable qui se distingue autrement que par la nouveauté.
L’urgence du commerce pressé de vendre voudrait nous faire croire que nous pouvons échapper au passé, mais l’exposition de Nicolas Sanhes, toute moderne qu’elle soit, utilisant des matériaux neufs, les disposant dans l’idée de nous faire nous interroger sur nous-mêmes et notre actualité est révélée dans un espace où les siècles se sont fondus les uns dans les autres. Car la Commanderie des Templiers qu’on date du XIIIème siècle a été lentement usée par les hommes et par le temps, jusqu’aux années 1978 où sa restauration fut achevée. L’espace d’exposition est devenu celui où la modernité architecturale, celle des bâtisseurs actuels, s’est mêlée aux rythmes de l’architecture médiévale. C’est donc dans ce volume hétérogène que ces sculptures sont présentées.
Contraste ? Non pas… Bien plutôt : entente secrète. Car ces sculptures sont faites d’éléments de bâtiment. Nicolas Sanhes, en effet, utilise pour son œuvre des poutrelles de charpente. Et il n’est pas impossible que dans la reconstruction de la Commanderie des Templiers les poutrelles architecturales, verticales, se trouvent mises en accord avec celles, ondulantes, des sculptures et qu’elles s’accordent pour sonner ensemble, par sympathie. Au reste, peu importe. Il faut seulement admettre que le présent n’est jamais totalement neuf. La continuité temporelle ne peut jamais être rompue. L’entrée de la sculpture de Sanhes dans la Commanderie est l’occasion de la rappeler.
On y trouvera aussi l’occasion de se détourner de l’accélération actuelle des images. La vitesse et le rythme répétitif dévorent le temps donné au regard, nous privent du domaine où chacun demeure le maître de son attention. Car maîtriser la durée de la vue, c’est conserver une part de son autonomie, ne pas l’abandonner à la volonté et aux calculs d’un autre.
Les œuvres de Sanhes sont des sculptures abstraites. Peut-on dire autrement ? Il me semble que le terme porte sa date. Or l’œuvre de Sanhes se situe au-delà des volumes comme des transparences qu’inventèrent Brancusi, Arp, Pevsner, Gilioli, Chillida ou Jacobsen. Il me semble qu’elle n’a rien des géométries strictes, ni des affinités végétales ou animales que les sculpteurs de ce temps passé, historique déjà, ont découvert et introduit dans la continuité millénaire de l’art.
Pour y comprendre quelque chose, il faut entrer dedans. Alors, on est entouré de rythmes multiples qui font penser qu’on est au cœur de cent pulsions cardiaques simultanées. Un Sanhes est d’abord un autoportrait.
Ressemblant ?
Oui, car quand on regarde ses sculptures, on y reconnaît des rythmes. Par exemple, dans l’œuvre qu’il a dressée sur la place de la Paix à Trappes, la scansion, pleine de ruptures de la sculpture est celle de la musique de jazz qu’il préfère et il précise : « de la musique de jazz vocal ». Pour ressentir cela, il faut se tenir a cœur de cette danse de poutrelles et prendre la place du sculpteur. Rappelez-vous Arthur Rimbaud : « J’ai tendu des chaînes d’or d’étoile à étoile et je danse… »
Pour le sculpteur, accéder au centre de l’œuvre n’a pas été immédiat. Regardons. Il faut être attentif aux détours que traverse la création avant d’atteindre son centre. Que restera-t-il de ce parcours et des emprunts de passage, quand il sera dans le domaine où il se tient actuellement ? Certainement plus qu’on ne croit, et si métamorphosé.
Car, d’abord, avec des tiges de métal, il aura erré du côté des silhouettes de vivants, dont on ne sait s’ils étaient squelettes ou transparence. La vie est en même temps structure et rêve.
Puis, voici une dizaine d’années, Sanhes explora des creux. Pas faciles à nommer. Disons des cloches ou des récipients énormes ; on les voyait maçonnés pierre à pierre pour obtenir des courbes lisses. En fait, il sculptait des creux ouverts sur le ciel. Il construisait son absence. Il avait trouvé le lieu pour attendre sa venue.
Puis il coupa en deux cet espace. Et il put s’y glisser, de profil. Le vide eut alors une issue sur terre. Ce fut le commencement de la liberté et, il me semble, la voie par laquelle il comprit qu’il avait sa place dans son œuvre. Ce fut en son centre. Quel trajet pour découvrir à la fois son art et soi-même ! Il vit actuellement dans la poutrelle d’acier, entre terre et ciel.
Alors, l’art, pour quoi faire ? Pour rencontrer un être humain du XXIème siècle.
Pierre Descargues