SCULPTURE MONUMENTALE
SCULPTURE MONUMENTALE
Mon travail sculptural interroge la légèreté structurelle de l’acier, cette matière massive que je transforme en une écriture spatiale où la dynamique de l’espace devient le sujet même de l’œuvre. La ligne en quinze segments inégaux, rigoureusement construite, ne procède pas du point — comme en géométrie classique —, mais de l’intersection d’une droite et d’une horizontale, née de la matérialité même de la coupe transversale d’une poutrelle. Avec le critique d’art Jean-Louis Poitevin, nous l’avons nommée Géométrie incidente : une géométrie qui n’est pas celle du point, mais une géométrie incarnée, du geste et de la matière.
Cette ligne n’est pas tracée : elle est révélée, extraite de l’acier par le travail manuel de l’atelier, où le savoir-faire du sculpteur se mue en pensée conceptuelle et poétique. Elle porte la trace d’un geste à la fois technique et intuitif, un équilibre entre la maîtrise du métal et l’émergence d’une forme qui dépasse sa propre fabrication.
Je m’inscris dans la lignée des sculpteurs pour qui la ligne d’acier est un sujet à part entière. Là où Bernard Venet ou Robert Schad déploient leurs lignes ouvertes vers l’infini, les miennes se ferment systématiquement, créant non pas une simple délimitation, mais une forme mesurable.
La ligne fermée, contrairement à une ligne ouverte qui suggère un mouvement infini, agit comme une frontière : elle sépare et relie simultanément deux espaces radicalement différents. Cette boucle engendre un espace symbolique, ni clôture ni limite, mais une invitation à pénétrer un volume psychologique, où le vide intérieur entre en dialogue avec la mémoire de celui qui le parcourt.
L’œuvre incarne ainsi une tension permanente — entre la rigueur constructive du métal et la charge émotionnelle qu’il véhicule, entre la précision du trait et l’écho intime qu’il suscite. Ces combinaisons de lignes entrelacées, qui constituent l’œuvre visible, et la perspective qu’elles offrent affirment la puissance spatialisante de la sculpture. Ici, le jeu des entrelacs propose, à chaque point de vue, une vision haptique de l’œuvre.
Dans l’espace public, cette quête d’équilibre se prolonge. Chaque installation naît d’une communion avec le lieu qui l’accueille — ni monumentale ni effacée, mais à l’échelle exacte de son environnement, comme une respiration silencieuse. Le processus rejoint celui de l’atelier : écarter, creuser, resserrer, fermer la ligne jusqu’à trouver la juste dimension, la tension idéale. L’œuvre ne s’impose pas ; elle s’y inscrit, présence à la fois évidente et mystérieuse, offrant au passant un espace à habiter, à traverser, à s’approprier.
Cette démarche fait écho aux écrits de Tim Ingold sur la ligne comme trajectoire incarnée — non plus simple frontière, mais mouvement continu qui engage le corps, l’espace et l’imaginaire. Mes sculptures sont des traces actives : elles captent l’énergie du geste qui les a façonnées, tout en proposant au regard une expérience partagée — entre l’œuvre, son lieu et ceux qui, un instant, les vivent.
Ecrit de Nicolas Sanhes sur son travail note à paraître dans un prochain ouvrage.